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Éliette Lesuperbe : « On n'est jamais prophète chez soi »

La styliste modéliste Éliette Lesuperbe propose une ligne de robes de mariées depuis 2012. (Photo : C.L.)
La styliste modéliste Éliette Lesuperbe propose une ligne de robes de mariées depuis 2012. (Photo : C.L.)

Éliette Lesuperbe est une styliste modéliste dont les créations s’inscrivent à la croisée des influences africaines, européennes et caribéennes. Du Sénégal à la JamaÏque en passant par la Belgique, son travail est reconnu au-delà de la Guadeloupe. En 2018, elle est la première ultramarine à recevoir l'Award of exellence Fashion innovation à  Washington.

 

Vous avez lancé votre marque Éliette Lesuperbe designs en 2012, pourquoi avoir attendu autant ?

Une marque ça se développe. Avant d'aller en 2012 sur Paris, j'étais sur la Caraïbe, je collaborais avec des gens qui trouvaient que l'image de la marque que je voulais développer n' était pas encore au point. Ce logo que j’avais, ne correspondait peut-être pas à ces personnes. J'ai attendu mais je pense qu'une marque se développe au fur et à mesure. Ça prend du temps à mûrir. Peut-être que je n'étais pas encore prête parce que derrière une marque, il y a tout un développement et cheminement à mettre en place et financièrement ça a un coût.

 

Comment s'est développée la marque depuis 2012 ?

Quand on développe une marque c'est aussi son intimité, son savoir-faire que l'on met. Quand on commence à travailler il faut savoir où on veut aller, sectoriser son métier, savoir sur quoi on va , ce qui va vous faire vivre. Il a fallu faire tout ce cheminement pour savoir comment j'allais faire ce développement. J'étais en industrie de l'habillement je sais comment travailler la chaîne de production, après est venu le style. Les rencontres que j'ai faites ont été importantes dans le développement de ma marque.

 

Justement, la touche Éliette Lesuperbe on la reconnaît à la dentelle ?

(Rires) On la reconnaît à la coupe qui est structurée sans l’être, élégante et qui permet de se sentir bien. De par toutes mes formations et la créativité, on arrive à sortir sa personnalité et sa marque sans imposer son propre style. On essaie de visualiser ce que l'autre aimerait porter. C'est aussi ça être créateur, d'avoir la folie d’être structuré et en même temps de se dire qu'il faut rentrer dans un moule quand il faut. C'est tout ce qui fait la définition de ma marque.

 

En tant que styliste designer qu'est-ce qui vous anime ?

La passion, le beau. On dit que j'ai beaucoup de rigueur mais la mode c'est une passion. Je trouve que les gens sont beaux et ça m'anime de pouvoir les habiller, les transformer.

 

Quels sont les créateurs dont vous aimez le travail ?

Jean-Paul Gaultier parce que je trouve qu'il a cette folie, il n'a pas de limites. Il y a aussi Elie Saab parce qu'il adore la dentelle, je l'ai découvert il y a quelques années, j'aime ce qu'il fait, sa façon de travailler la matière. Il y a aussi Karl Lagerfeld. J'aime également Alexander McQueen, c'est un créateur qui excellait et avait beaucoup de créativité.

 

Et dans la Caraïbe ?

Helmer Joseph, un styliste haïtien que j'ai connu lors de la Fashion Week de Montréal. Je trouve que c'est un très bon créateur, il est créatif dans la mesure où il reprend par exemple, les poupées vaudoues qu'il met sur des pièces. Il a travaillé dans de grandes maisons, il sait tout faire. Culturellement, il fait ce travail où nous, nous n'imaginerions pas la poupée vaudoue sur une veste, rebrodée... En Guadeloupe, c'est Denis Devaed qui, je trouve à fait une transformation de la robe créole. Ça ne veut pas dire qu'elle n'était pas jolie mais il a fait en sorte que l'on puisse la porter de manière moderne.

 

Pour vous, qu'est-ce qu'un bon créateur ?

Je ne parlerai pas de bon créateur mais je dirai qu'il y a des secteurs dans la mode et qu'il y a des stylistes, modélistes, des créateurs de mode qui englobent le tout. Chaque créateur a quelque chose qui le fait vibrer, soit une matière, une technique, il a sa vision. Je ne peux pas juger en disant c'est un bon ou pas. Après il y a la technique, il doit savoir la maîtriser.

 

Et vous, dans quelle catégorie vous positionnez-vous ?

J’essaie de donner le meilleur parce que la perfection n'existe pas. Quand je travaille, j'essaie de réfléchir, de me mettre à la place de la cliente si c'est un travail personnel. Dans les collections c'est ma vision de la femme et de ma mode que je transmets. Après, on peut aimer ou pas parce que c'est comme cela que ça se passe. Il y a des gens qui adhèrent et d'autres personnes qui n'aiment pas. D'autres qui reconnaissent le vêtement parce que cette patte est là. C'est aussi ça, que l’on puisse reconnaître le travail du créateur. Je ne veux surtout pas m'égarer dans ce qui n'est pas du Éliette Lesuperbe. C'est-à-dire prendre des choses de quelqu'un d'autre et en faire un mixe. Je veux garder ma propre identité.

 

Où trouvez-vous l’inspiration ?

Partout. Je pense que je serais partout je pourrais créer sauf qu'être en Guadeloupe me donne cette énergie. Beaucoup de personnes m'ont demandé pourquoi je restais en Guadeloupe, j’aime à dire qu'on fait avancer son pays quand on y est.

 

Votre travail est reconnu au-delà de la Caraïbe ce qui n'est pas forcément le cas en Guadeloupe, comment expliquez-vous cette situation ?

Je pense que ça se fait dans beaucoup de pays où on n'est jamais prophète chez soi. Quand je dis que je vis en Guadeloupe, je ne suis pas là tout le temps. C'est dommage qu'on œuvre pour un pays où on est pas reconnu, quand je suis ailleurs dès fois c'est vrai que c'est frustrant. Ça peut arriver qu'on ait un mal-être parce qu'on se dit ailleurs on me reçoit, me propose de changer de nationalité...

 

Avez-vous pensé à partir ?

Oui, j'ai été tentée d'accepter cette nationalité qu'on m'a proposée mais j'avais envie de garder la double nationalité et ce n'était pas possible. Depuis deux ans que j'ai développé mes robes de mariées, j'estime que chez moi aussi, il faut que l'on puisse porter ma marque. Je me bats de façon à ce que j'impose cette marque. Les robes, j'en ai toujours fait sauf que je n'avais pas pu faire le développement de la marque spécifique sur les mariées avant.

 

En juin dernier, lors de la Caribbean Style & Culture Award 2018, célébrant le mois de l’héritage Américain Caribéen, vous receviez l'Award of excellence Fashion innovation, à Washington qu'avez-vous ressenti en obtenant ce prix ?

On se dit qu'on fait partie de ces Afros qui œuvrent dans le monde et que c'est une belle consécration et une reconnaissance. Être là, ça veut dire qu'on a commencé a faire un travail et qu'on marque aussi de ses empreintes cette génération. Ça fait plaisir, c'est mon travail mais au-delà de ça c'est mon parcours qui a été reconnu. Ça a été une reconnaissance parce que j'ai eu un parrain, que des pairs ont reconnu mon travail et ma personne.

 

Peut-on vivre du stylisme tout en restant en Guadeloupe  ?

En Guadeloupe, c'est compliqué mais je pense qu'on pourrait en vivre convenablement. Je ne vais pas dire que je n'en vis pas, j'arrive quand même à payer mes factures. On parle souvent d'acheter et de manger local mais je pense qu'il faut aussi revenir s'habiller chez nos créateurs, il faut faire un travail sur soi pour mettre en avant ce métier. Finalement, on se rend compte que la mode s'en va. Quand l'Afrique se structure, est en train de ramener ses créateurs et que ça progresse, nous on fait quoi ? On est en train de se tirer entre les pattes.

 

Vous voyagez dans la Caraïbe où plusieurs événements mode sont organisés, où en est la structuration ici, est-on à la traîne ?

Ils ont aussi des difficultés. Je pense que c'est dommage qu'en Guadeloupe, il y ait trop d’apartés dans la mode. C'est devenu personnel puisque chaque créateur essaie de se développer de son côté et puis il n'y a pas vraiment de structures comme un syndicat. Je pense qu'il y a des égos, que certains créateurs ont peur, ils faut se ménager pour évoluer.

 

Peur de quoi ?

De la confrontation. Les gens regardent trop ce que font les autres et ne s’occupent pas de faire ce qu'ils ont à faire. Il faut que tout un chacun impulse pour que l'on puisse arriver. Par exemple, sur la Basse-Terre Doudou Dièz a créé un événement qui rassemble les créateurs de Basse-Terre. Les créateurs qui sont avec elle n'ont peut-être pas les moyens d'y aller, l'énergie qu'elle a, mais au moins elle le fait. C'est sur un secteur mais la mode c’est la Guadeloupe, il faut vraiment qu'il y ait quelque chose. Tout le monde a envie de faire mode diplôme ou pas, parce qu'on peut casser le marché et ça fait briller. Non, c'est un vrai métier et si ce n'est pas structurer c'est comme tout, on ne pourra pas y arriver.

 

Peur d’empiéter aussi sur le travail des autres ?
On n'empiète pas sur le travail. Il y a de la place pour tout le monde. Comme je dis, il y a dix mille marques, on aime ou on aime pas.
À un moment donné, il faut se retrouver, parler pour qu'on développe ensemble. Regardez les marques, dans tous les secteurs il y a de la concurrence mais chaque personne trouve chaussure à son pied.

 

Comment arrive t-on à se renouveler dans ce métier ?

Je ne sais pas comment les autres font mais pour moi le simple fait d'être à l'extérieur, de ne pas avoir d’œillères, d'être au contact de ceux qui font la mode, de discuter mode, d'être sur une plate-forme ou les gens ont envie d'avancer, on connaît les difficultés parce qu'elles sont les mêmes, on arrive à se renouveler. Et il ne faut pas perdre de vue ce qu'on veut faire, ne pas se disperser. Ne pas faire des choses parce qu'elles sont à la mode. Je le fais oui, mais je fais aussi ce que j'aime faire, qui a toujours marché et qui a fait que je suis moi. Il faut regarder ce qui se fait autour pour évoluer avec son temps, les matières...

 

En novembre dernier, vous étiez présente à la Semaine de la mode à la Havane, à Cuba où vous avez présenté une collection et participé à des conférences, qu'en est-il ressorti ?

À Cuba, comme ils n'ont pas la possibilité d’avoir les matières comme nous, ils voulaient un regard extérieur, savoir si les designers pouvaient s'exporter et si ils étaient compétitifs C'était très riche, c'est un pays où le gouvernement gère tout mais ils ont cette créativité. J'ai remarqué qu'ils ont gardé la broderie que nous avions à Vieux-Fort, c'est un patrimoine chez eux. Ils ont développé le crochet, avec des robes extraordinaires, ce sont des choses que nous avions avant...Ils ont leur culture et ont des coupes spécifiques.

 

Perd-t-on notre culture dans nos créations ?

Non, ça veut dire qu'ils ont su maintenir leur culture parce qu'ils n'avaient pas le choix. Par exemple, à Vieux-Fort, on n'arrive pas à faire la passation aux jeunes qui ne sont pas intéressés par la broderie. Ça coûte cher donc c'est en perdition, c'est ça que ça veut dire chez nous. Ce que j'ai vu là-bas ce sont des choses que j'ai vu quand j’étais petite. Ils ont gardé des choses mais ont fait des progressions comme avec le crochet. Ils sont passé du crochet brut au crochet raffiné qui fait un peu dentelle. Ils n'ont rien à nous envier.

 

Et l'inverse ?

En Guadeloupe, il y a beaucoup de créativité, c'est dommage nous avons de bons créateurs mais on en revient au même. Eux aussi ils ont le problème mais il est temps pour nous d'arrêter que les gens qui ne connaissent pas la mode la fasse pour nous. On a laissé une porte ouverte et tout le monde s'engouffre dedans.

 

Quel regard portez-vous sur vos 25 ans de carrière ?

Le temps a passé. Je suis riche de cultures, de connaissances, d'embûches, de joies, de peines, tout ce qu'on rencontre dans une carrière. Je ne changerais de métier pour rien au monde. Quelques secondes sur un podium et ressentir ce qu'on ressent, ça n'a pas de prix. C'est vrai qu'en amont, il y a eu des difficultés mais ce sont 25 ans où j'ai développé une marque, des années où j'ai travaillé, habillé, embelli des gens et que je suis devenue la personne que je suis.

 

Doit-on s'attendre à quelque chose cette année ?

J'aimerais, parce que 25 ans ça se fête. C'est aussi le cheminement, c'est vraiment minime pour une carrière. Ça ne fait pas longtemps que l'on commence à me connaître. Bien sûr, j'ai envie de marquer le coup, partager ces années, mes connaissances mais aussi j'ai envie de donner ici. La Guadeloupe est ma terre natale j'ai envie de partager avec les gens que j'ai rencontrés, de montrer mon savoir-faire.

Propos recueillis par Célia LABRY 

 

 

Facebook  : https://www.facebook.com/eliettelesuperbedesign/

 

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Commentaires: 3
  • #1

    Jpvolet97118@gmail.com (mercredi, 20 mars 2019 12:41)

    Magnifique article, eliette à coeur ouvert

  • #2

    Photoalain (mercredi, 20 mars 2019 13:19)

    Superbe créatrice qui porte vers le haut les créations antillaises , on a rien a enviée au reste du monde .

  • #3

    twelelokans.com (mercredi, 20 mars 2019 18:09)

    Merci, c'est une belle rencontre !