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Kevin O'Brian : « Si j'habille une personne, c'est parce qu'elle me fait confiance »

Photo : Henri Salomon
Photo : Henri Salomon

La rigueur est un mot qui sied parfaitement au styliste Kevin O'Brian. Rigueur avec son équipe basée aux Antilles et en Europe mais aussi rigueur dans sa façon de travailler les matières. Après des études à Esmod (il termine son cursus en un an et demi au lieu de trois ans) Kevin O'Brian décide de lancer sa propre marque, refusant de travailler pour des maisons de couture. Très tôt, il se retrouve au cœur de l'industrie de la mode et intègre les codes et les règles du métier.  

Jeudi 19 novembre, le public a découvert votre nouvelle collection. Pour l'occasion vous êtes sorti des sentiers battus...

C'était volontaire. On a souvent tendance à enfermer les gens dans une case. Pendant trois ans j'ai fait du prêt-a-porter pour Épysod, et les gens se sont inscrits dans ça de manière indélébile. On ne crée pas quand on fait du prêt-a-porter, on habille les gens. La création c'est de la recherche, ça va au-delà de la matière, ça se passe dans la tête, ça part de rien. Cette collection est un pied-de-nez à tout ça, un moyen de sortir de ce lot de créateurs, de création. Je voulais aussi aller plus loin dans ma recherche technique. C'est un peu plus complexe, on rentre dans du design, du conceptuel, de l'architectural. Je voulais offrir autre chose techniquement.

 

C'est aussi aller chercher au plus profond de soi...

Oui, c'était compliqué pour moi parce que même si je fais les choses avec une certaine facilité là, je rentrais dans la recherche des réactions de matières. Ce n'est pas quelque chose que je maîtrise depuis 20 ans. Les compressions, la résine, c'est nouveau. J'ai testé en live sur le modèle. Je n'ai pas fait de tests.

 

Pour cette collection d'où est venue l’inspiration ?

D'un peu de tout. Je ne me suis pas inspiré d'un fait précis, d'une histoire. Je ne raconte pas d'histoire quand je fais des défilés. J'ai des modèles à montrer tout en étant cohérent. On ne passe pas du coq à l'âne, c'est ma seule exigence. Après, je laisse libre cours à mes émotions, à ce dont j'ai envie. J'archive beaucoup, j'ai pas mal de petits cahiers où je griffonne beaucoup de choses, des idées et c'est ce qui me permet après de recomposer le tout. Les matières d'origine sont connues. Elles sont nouvelles après le traitement. Mais à la base, on a de l'organza, des soies, des satins duchesse, des poudres de satin, des dentelles.

 

Pour un écrivain on parle du syndrome de la page blanche. En est-il de même pour un styliste ?

Je suis tous les jours devant la page blanche. Savoir ce qu'on fait est le moment le plus difficile. À partir du moment où j'ai trouvé l’idée, ça va. Par exemple, avec une cliente, je ne veux pas qu'elle me montre, je veux qu'elle me parle. Je m’inspire de la vie, de mes émotions. En revanche, à partir du moment où je commence à créer la collection, je refuse d'être pollué, je n'ouvre pas de magazines de mode, je ne regarde pas de défilés.

 

Avec votre collection vous avez voulu apporter un souffle nouveau. A-t-on fait le tour du prêt-à-porter en Guadeloupe ? 

On a fait le tour depuis un moment. Quand on regarde bien, la mode est un éternel recommencement. Que peut-on proposer de plus que des jupes, des robes, des pantalons ? On ne parle pas de style mais de ligne globale. Un pantalon peut être ouvert sur les côtés, raccourci, cela reste un pantalon. Dans le prêt-à-porter, on invente l'idée d'une couleur, d'une composition de couleur. Ce qui apporte un plus, c'est la mise en scène, le marketing de la présentation, la fraîcheur de l'instant du modèle qui correspond à une envie.

 

Quel regard portez-vous sur ce qui se fait en Guadeloupe ?

On manque de culture mode. Ce que je déplore ici, c'est qu'on a de très bons couturiers, des gens qui sont plus que doués mais qui se sont déclarés stylistes et qui du coup, font leur propres collections. Quand on prend le temps de lire les collections de chaque personne la question qui me revient c'est : « Oui et ? C'est quoi la proposition ? » Et c'est ce que je reproche aux créateurs locaux. Plus concrètement, la recherche elle est où ? Aujourd'hui, on aurait pu avoir des créateurs qui sortent leur épingle du jeu si les forces vives étaient autour, si ces personnes qui font de la très bonne couture se mettaient à disposition des stylistes.

 

On parle de travail d’équipe, de solidarité, de réunir les compétences, comment serait Kevin O'Brian sans son assistant styliste Michael Atkinson, son bras droit ?

Complètement perdu. On s'est vraiment trouvé. C'est une longue histoire de personnes qui

se comprennent vraiment dans le travail. J'ai trouvé dans cette personne du respect, de la considération pour ce que je fais et j'ai énormément de respect aussi pour ce qu’il fait.

 

Vous ne présentez pas de collections lors des Fashion week dans la Caraïbe sauf en Jamaïque, y a-t'il un styliste de là-bas dont vous appréciez le travail?

J'aime beaucoup ce que font les jeunes créateurs que je découvre à la Jamaïque, à l'étranger parce qu'il y a une vraie recherche. Je reviendrai toujours sur ce terme de recherche. J'aime ce que fait Kurt Campbell qui me plaît dans sa vision et Gregory Hod Williams qui est un visionnaire. J'étais fasciné de voir sa première collection. D’ailleurs, je n’ai pu me retenir de monter sur le podium pour le saluer. J'ai vraiment été bluffé par cette cette force créative, cette histoire qui était racontée.

 

Vous êtes styliste, directeur artistique pour différentes marques notamment

de cosmétiques. Êtes-vous un boulimique du travail ou pour vous, l'art n'a pas

de frontières ?

L'art n'a pas de frontières et je suis un monstre du travail. Je n'ai pas peur. J'aime vraiment

ce que je fais et quand je suis directeur artistique, je suis vraiment à ma place.

 

Plus qu'en étant styliste ?

C'est très différent. J'ai compris que j’avais ces prédispositions dix ans après avoir commencé ma carrière. La rigueur que j’avais dans mon travail je l'ai appliquée dans la direction artistique. Je suis très exigeant et les clients sont à la recherche de ça parce qu'ils ont du résultat, parce qu'il y a eu des succès notamment avec Guy Laroche. il y a quelques années, le styliste de Guy Laroche était parti en vacances et le groupe Prestige et collections international qui s'occupait de la marque s'est retrouvé face à un problème : dessiner un sac pour le parfum Fidji. Le chef de ce projet m'a appelé et demandé si je savais dessiner un sac. J'ai griffonné jusqu'à ce que je trouve quelque chose de cohérent et j'ai fait fabriquer le prototype par la personne qui fabriquait ceux de la maison Hermès. Là encore, je savais les enjeux, les codes de ce qu'il fallait faire ou pas pour avoir un résultat parfait. Le chef de projet ne s'attendait pas à un tel résultat et ça a été un succès. À partir de là, j'ai travaillé avec d'autres marques. On sait quand les gens font du bon boulot.

 

Comment qualifiez-vous votre travail ?

Je sais que je ne raconte pas d'histoires. Je qualifie mon travail comme un travail vrai, où je m'interdis de laisser porter ce que je n'aime pas. C'est important quand je suis face à une cliente, que ça soit bon pour moi. Et si c'est bon pour moi, il n'y a pas de soucis. Peut-être qu'elle peut avoir du mal mais c'est très rare parce que généralement, je travaille avec des gens qui me font confiance. Je ne dirai pas que je me soucie peu de son avis mais le mien compte pour beaucoup. Et il s'avère que depuis 20 ans, mon avis semble juste, que je ne suis pas dans une sorte d’égoïsme à vouloir victimiser ma mode. De toutes les façons, si j'habille une personne, c'est parce qu'elle me fait confiance.

 

Koboy est une ligne que vous avez dessinée pour les hommes il y a une dizaine d'années, où en êtes-vous aujourd'hui ? 

Les prototypes ont été faits et refaits. Il y a moins d'un mois, on n'a encore sorti des prototypes mais j'ai tellement peu de temps, et ce que je fais c’est Koboy, ce n'est pas

Kevin O'Brian, Épysod. Quand je fais quelque chose, je le fais bien et jusqu'au bout.

Je ne vais pas mettre un modèle homme dans un défilé parce que j'ai envie de faire un pantalon. Si aujourd’hui Koboy sort, ça doit être une boutique, un univers, un marketing.

Le discours est différent on parle d’hommes, tout est différent.

 

En regardant votre parcours, y a-t-il une expérience qui vous a le plus marqué ?

Il y en a beaucoup. Ce moment avec Guy Laroche était marquant, aux Bahamas où je me suis retrouvé devant 122 créateurs, à la Jamaïque aussi. Je ne peux pas retenir un seul moment. J'ai fait le tour de la planète et à chaque fois, j'ai eu des moments incroyables.

En Guadeloupe aussi j'ai eu des moments uniques que jamais je n'aurai ailleurs. Ce serait infidèle de ma part de ne retenir qu'un moment. Parce qu'ils ont tous plus ou moins été extraordinaires.

 

En juin vous avez remporté le Prix honorifique de TOYP (Ten Outstanding Young People)  National 2015 dans la catégorie « Développement et/ou Accomplissement personnel », que représente ce prix prix vous ?

Je ne peux pas parler de fierté, je dirais juste que c'est une obligation de faire mieux, parce que ça donne du sens à tout ce que j'ai pu faire, à ce que je fais. Une carrière c'est une quarantaine d'années, là j'en suis à la moitié. Maintenant il faut que je donne du sens aux vingt prochaines années, c'est un nouveau départ. C'est une nouvelle manière de penser aussi, elle n'est plus tournée que vers moi, elle concerne aussi les autres, la transmission.

 

Vous arrive-t-il d'accompagner des jeunes ?

Oui. Mais je ne veux pas faire de social, je crois que le social est une plaie. Il y a une phrase très simple : on apprend à pêcher on ne donne pas de poisson. Pour moi ça s'applique pour les jeunes.

 

Concrètement comment les aidez-vous ?

Je n'aide que ceux qui ont de pleines dispositions à et pour. Je travaille avec des jeunes qui ont envie et qui ne rêvent pas. Je les prends en atelier ou en studio mais c'est très rare.

Certains ont été surpris de se rendre compte que je n'étais pas du tout dans un monde de strass et de paillettes. On n'était pas du tout dans le velours, mais à l'usine, à porter des tonnes de tissus, des cartons, etc. On n'était pas du tout dans la parade et ça, ça fait fuir les jeunes, le travail fait fuir les jeunes.


Quel sont vos projets à court terme ?

Il y aura pas mal de voyages, un défilé est prévu en Martinique dans le premier trimestre 2016. Et il y aura aussi le retour de la marque Épysod sous une autre forme. La boutique est fermée depuis quelques mois, c'est volontaire. Je voyage beaucoup et j'ai été extrêmement fatigué pendant trois ans entre les voyages et le prêt-à-porter. Ce défilé était une bouffée d'oxygène.

 

Où vous voyez-vous dans quelques années ?

J'aimerais emmener tout cela encore plus loin mais je ne peux pas faire de projections. On n'est pas maître de notre vie. Mais je sais que j'ai envie d'emmener tout le secteur beaucoup plus loin.  

C.L.

Photos : C.L.

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Commentaires: 2
  • #1

    Vronik (lundi, 30 novembre 2015 11:49)

    J'ai adoré l'interview! On en apprend beaucoup sur le styliste Kevin O'Brian.
    Merci pour tout cela :-)

  • #2

    Angenel Gonfier (lundi, 30 novembre 2015 15:51)

    Bravo pour ta vision et big fos Kevin