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Emmanuel Guenael Capet : « J'aime choquer par mes créations excentriques chic et choc »

Emmanue Guenael Capet a lancé sa marque Guenael Design, il y a environ dix ans. (Photo : Eric Corbel)
Emmanue Guenael Capet a lancé sa marque Guenael Design, il y a environ dix ans. (Photo : Eric Corbel)

Après une absence de deux ans pour raisons personnelles, Emmanuel Guenael Capet, jeune styliste haute couture revient sur le devant de la scène où il oscille entre Paris, la Guadeloupe et la Martinique. Rencontre avec un "artiste" comme il se qualifie, qui très tôt, a été plongé dans l'univers du tissu grâce à ses grands-mères.

Vous souvenez-vous de vos premiers souvenirs avec la couture ?

Mes deux grands-mères font de la couture. Ma grand-mère paternelle couturière à ses moments perdus, me faisait faire des caleçons, enfiler les aiguilles. Et à 6 ans j'ai créé mon premier sous-vêtement. En grandissant, j'ai commencé à faire des chemises, elle me faisait faire des ourlets. Elle me pinçait quand c'était mal fait. C'était un traumatisme mais après, j'ai aimé parce que j'ai pu faire des vêtements. À 11 ans, je pouvais faire une jupe pour le carnaval, des jupons. Elle passait son temps à le faire et me disait de reproduire et c'est comme cela que c'est resté.

 

Malgré ces prédispositions dès votre plus jeune âge, vous souhaitiez devenir professeur de français pour finalement succomber à l'appel de la machine...

Tous mes cahiers étaient remplis de croquis, je n'étais pas un mauvais élève mais ça m'ennuyait. J'ai arrêté l'école et j'ai dit à ma mère que j'allais faire ce que je souhaitais. Je suis parti en France, où j'ai fait un CAP couture flou, à Massy-Palaiseau dans le cadre du Greta (NDLR : acronyme pour groupement d'établissement), CAP que j'ai obtenu. Ensuite, j'ai fait une formation pour la comédie musicale le Roi Lion pour la réalisation des costumes. C'était ma première expérience, ça m'a ouvert des portes et permis de faire pas mal de choses. J'ai travaillé avec des artistes locaux, des stylistes qui voulaient que l'on crée leurs vêtements...

 

Vous souvenez-vous de votre premier défilé ?

C'était en Guadeloupe, Nature et Fol' Nuit avec Grégory Rozas, au centre culturel Sonis des Abymes, Éliette Lesuperbe était ma marraine. On avait chacun 30 tenues à présenter. J'avais mon diplôme, je voulais me lancer, j'ai assuré ma marque et ouvert mon atelier chez moi, à Paris. Le CAP me suffisait, je voulais juste travailler et vivre de mon métier.

 

Comment percevez-vous votre profession ?

Je ne me considère pas comme un designer ou styliste mais comme un artiste. J'avais un problème par rapport aux fentes dans mes réalisations, on me disait que c'était trop osé. J'ai même enlevé des photos sur ma page Facebook car ça gênait, ça faisait le mauvais buzz. Mais les gens qui critiquent vont liker Jean-Paul Gautier qui présente des seins nus. Je me suis rendu compte que ça plaise ou pas, je continuerai sur ma lancée, je suis un peu têtu. Étant artiste, mon rôle même dans la société est de déstabiliser. Un artiste choque. C'est comme le nu, si c'était quelque chose de basique il n'y aurait pas eu de « Ohhhh » et moi, tant que je n'ai pas ça, je ne suis pas content.

 

De quoi êtes-vous le plus fier aujourd'hui ?

Au début, je ne pensais pas que j'allais y arriver, ma famille était sceptique. Mais je pense que j'ai réussi à l'amener dans mon monde. Si j'ai besoin d'aide, elle est là. Ma plus grande fierté c'est quand mon père a liké une photo de mon premier défilé et qu'il m'a dit qu'il était fier de moi. Ils pensaient tous que j'allais échouer, que je n'allais pas pouvoir vivre de mon métier. Mais c'est aussi quand Éliette Lesuperbe a accepté d'être la marraine de mon événement à Sonis. Pour moi, c'était une réussite d'avoir une créatrice de mode reconnue venir me supporter. Ça restera ma réussite.

 

Quel regard portez-vous sur ce qui se fait en Guadeloupe sur la mode ?

À la base, je considère qu'il manque de nouvelles visions, de jeunesse dans la mode guadeloupéenne. Ok, le wax est devenu à la mode, le madras... Mais pourquoi ne pas aller dans l'excès, l'excentricité en tant que designer ? Je pense qu'en tant que designer, certains mériteraient de voyager encore un peu pour s'inspirer et revenir chez eux. Je parle des anciens, des gens qui ont de la maturité. Ils se font critiquer, juger parce qu'en fait, ils ne voyagent pas assez.

 

Est-ce à dire que le manque d'ouverture sur le monde joue sur la créativité ?

Regardez les défilés en Guadeloupe, il y a de la copie. On revoit les mêmes choses partout, les grandes poches, la taille serrée. Ce que je demande, c'est de prendre des jeunes. J'ai l'impression que les stylistes qui sont déjà installés ne leur donnent pas leur chance. Ils ne le font que devant les médias, ce qui me déçoit. Ils ont peut-être peur de perdre leur place, statut ou autre... Pourquoi mettre des bâtons dans les roues ?

 

Vous parlez d'une expérience vécue ?

Oui. Ils ont la possibilité d'apporter un plus à la Guadeloupe en soutenant la jeunesse. Pour moi cela serait une fierté de dire : «  J'ai lancé pas mal de personnes. » C'est une fierté de le dire mais devant les médias on assume et derrière, quand il faut du concret, ils ne sont pas là. J'ai vécu cela à plusieurs reprises en Guadeloupe.

 

Les collectivités jouent-elles aussi le jeu ?

Par rapport aux collectivités, je trouve qu'elles n'aident pas assez les jeunes non plus à avancer. On dépense des fortunes pour le carnaval, les jeunes veulent s'en sortir pour faire leur show, leur travail et on donne des prix exorbitants, on fait des demandes dont la réponse tarde à venir pour être au final négative. Par exemple, quelqu'un qui est connu va être plus mis en avant. Aux États-Unis, en France, il y a des soirées pour les nouveaux talents, donc faites des choses pour les mettre en avant. Il pourrait, une fois dans l'année, avoir un événement pour les cinq meilleurs maquilleurs, stylistes, coiffeurs... Faites des choses pour les nouveaux talents, créez un trophée, quelque chose pour mettre en avant les jeunes ! Pourquoi il faut aller ailleurs ?

 

Vous êtes d'ailleurs parti à l'étranger....

C'est bien beau de voyager, mais on s'exporte et on revient avec un bagage, c'est ce que j'ai fait et c'est c'est que je veux. Je suis parti aux États-Unis, à Londres où je suis resté un an. J'ai appris plein de choses par rapport au mariage des couleurs. J'ai appris là-bas que dans le milieu de la mode, plus on est excentrique, mieux c'est. Je suis allé dans des endroits où il y avait la mode, pour apprendre, j'ai fait des stages avec des stylistes antillais qui se sont installés là-bas. J'ai appris, regardé, vu ce qui se faisait. Parfois j'ai aimé, d'autres moins mais j'ai appris une chose : « c'est qu'en tant qu'artiste, on ne doit pas se mettre de limites ». On doit aller toujours plus loin et ne surtout pas écouter les « on-dit » par rapport à nos créations parce que l'on ne va jamais arriver.

 

C'était une nécessité ?

Je suis parti pour des raisons personnelles. Éliette Lesuperbe n'est pas devenue connue en Guadeloupe c'est en partant en France, à Dakar, New York qu'elle s'est fait connaître et est revenue en mode reine chez elle, de même pour Kevin O'Brian en Martinique, c'est en voyageant qu'il est devenu connu. Moi je me dis la même chose. Je pars, je fais connaître mes créations un peu partout et je reviens chez moi pour montrer que je suis là, que je pense toujours aux Antillaises, je veux toujours embellir la femme guadeloupéenne.

 

On imagine que votre parcours n'a pas été un long fleuve tranquille...

À Paris, c'était de l'ordre financier car il a fallu que je me débrouille seul. Ensuite, c'était le manque de contacts. Quand je suis arrivé, je ne connaissais personne j'ai dû tout réapprendre. Il a fallu retrouver des mannequins, des photographes, des maquilleuses, des coiffeurs de confiance car dans ce milieu, il faut avoir des amis. Il a fallu aller dans les écoles, aller à des défilés, utiliser Facebook, Instagram... Après, j'ai pu me faire un petit carnet d'adresses, même au niveau des clientes et maintenant je m'amuse dans la création.

 

La fluidité est très présente dans vos créations....

J'aime beaucoup la mousseline, tous les tissus vaporeux, tout ce qui est fluide. Cette année, je travaille plus la toile de jute. Avant j'aimais le jacquard. Mais il faut que je les associe avec un tissu improbable. J'ai fait beaucoup de récupération. Cette année, je mélange avec de la jute. J'aime cette partie classe glamour que je mixe à ma façon, à ma sauce créole. Ce mixe entre tissu noble et de récupération.

 

Comment définissez-vous votre style ?

Je ne suis pas avant-gardiste, c'est sûr. (Il réfléchit) Moderne et chic. Dans ce que je fais, j'aime choquer par mes créations excentriques chic et choc.

 

Une pièce qui vous qualifie ?

Un sac à main, c'est un fourre-tout. En tant que styliste, on est censé avoir plusieurs cordes à notre arc et il faut avoir de la place. Dans mes sacs, il y a tout, des fils, des aiguilles, des ciseaux...

Propos recueillis par Célia Labry

(Photo : Eric Corbel)
(Photo : Eric Corbel)
(Photo : Mathieu Boutin)
(Photo : Mathieu Boutin)

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