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N'Djaména Kinté Caprice : « Je suis libre dans ma création »

N'Djaména Kinté Caprice
N'Djaména Kinté Caprice

Il y a eu Kinté Kréasyon puis Kinté Design et aujourd'hui Kinté. Derrière cette marque de vêtements colorés, fluides se cache N'Djaména Kinté Caprice. Styliste autodidacte, elle a débuté dans le milieu de la mode en tant que mannequin, jusqu'au jour où elle décide de passer de l'autre côté du miroir. 

  

En 2003, vous êtes choisie pour présenter quelques-unes de vos créations lors d'un défilé mais les choses ne se passent pas comme prévu...

Lucy Réunif de l'agence Caribbean casting, qui a toujours bossé avec Denis Devaed m'a appelée en me disant qu'il allait faire un défilé et qu'il avait envie de mettre en avant un jeune créateur et me dit qu'elle a pensé à moi. J'ai réfléchi à mon thème, acheté du tissu... et trois jours avant, j'apprends que le défilé est annulé. Du coup, mon entourage m'a incitée à faire le mien. Mon premier défilé a eu lieu en juillet 2004, au Bik Kréyòl. Ce jour-là, les gens se sont levés et ont applaudi, j'ai eu des commandes. Je l'avais fait comme ça. Donc je me suis inscrite à la CCI (Chambre de Commerce et d'Industrie), j'ai préféré monter une boîte de distribution, de fabrication de modèles, je ne voulais pas être artisan.

 

Et c'est le début de Kinté Kréasyon... Qu'avez-vous ressenti à ce moment-là ?

Il y avait beaucoup d'émotion, tout le monde pleurait, ma mère, mes copines... Il y avait du monde.

Ma première collection était sur le thème de la tradition et de la modernité. J'ai mixé le madras avec une autre matière. Il y avait du madras-jeans, du madras-dentelle.

 

D’hôtesse de l'air, vous devenez créatrice et vous faites le choix de ne pas vous former. Pour quelles raisons ?

Je me suis rapprochée de stylistes pour qu'ils fassent ce que moi je ne pouvais pas faire, mais je n'ai pas eu envie d'apprendre. Je n'ai pas le temps et surtout, parce que j'ai discuté avec Jean-Marc Benoît qui me disait qu'il aimait le fait que je n'ai pas de barrières dans ma tête. Il me disait que lui, n'arrivait pas à faire autre chose que la technique. Moi je n'ai pas de techniques donc je fais ce que je veux. Je suis plus libre dans ma création. J'ai aimé que Jean-Marc Benoît me dise cela, parce que pour moi, c'est l'un des meilleurs en Guadeloupe. Je fais tout à main levée, seule, et si par la suite je veux reproduire un modèle, je fais faire un patron. Je pourrais le faire mais c'est pour ne pas perdre de temps et pouvoir faire autre chose en parallèle.

 

Vous étiez jeune quand vous avez débuté, la route a t-elle était compliquée ?

Avant de créer la marque, je défilais pour des créateurs en Guadeloupe. Mais le jour où j'ai fait mon défilé et que ça a eu des retombées, des stylistes n'étaient pas contents que je passe de mannequin à styliste. Il y eu une pétition contre moi disant que je n'avais pas les documents pour exercer. On m'a cherché à la Chambre des métiers où on ne m'a pas trouvé car je ne voulais pas être artisan. Ça s'est calmé et ça a recommencé. Du coup, j'avais tout le temps mes documents parce que partout où on me conviait, ces gens-là passaient derrière en disant que je n'étais pas déclarée.

 

Comment réagi t-on face à cette situation d'autant plus que ce sont des gens avec qui vous avez collaboré ?

Au début, j'étais dégoûtée. J'étais jeune, je voulais suivre leur voie et eux voulaient m'arrêter. Ils avaient peur de quoi ? De toutes les façons, ce n'était pas le même chose, ce n'est pas comme si on était concurrent.

 

Vous qui avez connu des difficultés à vos débuts pensez-vous que l'on voit assez les jeunes guadeloupéens ?

Mais ils sont où les jeunes stylistes de Guadeloupe ? Je prends mon exemple, je suis styliste- modéliste-couturière, je fais tout toute seule. Les règles normales de techniques et filières de mode ne sont pas réellement suivies ici. Personne ne dira, « J'ai fait des études de modélisme ». Si quelqu'un fait des études de modélisme, cela veut dire que cette personne est partie.

Il y en a qui aiment ça, qui ont fait des études et qui ont réussi mais dont on n'entend pas parler parce qu’ils deviennent de petites mains dans une grosse entreprise. Ce ne sont pas réellement des créateurs mais un maillon dans une grosse filière.

Certaines restent et font des études de couture à Baimbridge ou à Capesterre-Belle-Eau mais elles sont en filière couture. Dans cette filière, certaines ont des facilités de création, de belles idées et elles devraient s'orienter par la suite, partir et continuer. D'autres, vont rester couturières parce qu'elles n'ont aucune idée de création et elles vont juste coudre. Pendant des années, j'ai cherché des couturières pour m'aider et j'en ai passé au moins douze. Je suis tombée sur une ou deux qui étaient à Baimbridge et on sentait qu'elles étaient là, parce qu'elles en avaient envie, que c'est ça qu'elles voulaient faire.

 

Quel est votre regard sur la mode en Guadeloupe  ?

Pendant un temps, on a eu une équipe qui a eu envie de faire avancer le milieu de la mode ici, et elle a tout fait pour faire les choses bien, sauf que quand les institutions ne suivent pas ou trop tard...

Certains stylistes sont là depuis longtemps et sont bien implantés, les autres jonglent soit en ayant des ateliers de couture et en vendant leurs vêtements chez eux, ou en les plaçant dans des boutiques de créateurs. Après, les boutiques il n'y en a pas beaucoup. Pour moi là aussi, on ne va pas au bout des choses.

 

Pourquoi ?

Il y a plein de talents ici et pas seulement dans la mode. Nous aurions dû être bien plus loin que là où nous sommes. C'est pourquoi j'ai failli arrêter. Là, je reprends dans un esprit où je voudrais faire fabriquer et distribuer Kinté ne serait-ce que dans la Caraïbe.

 

Qu'est-ce qui a motivé cette envie d'abandonner ?

J'avais mon atelier et mon espace showroom où j'accueillais mes clientes chez moi, mais j'ai déménagé et j'ai arrêté cette partie showroom. Pendant dix ans, jusqu'à 2016 mes vêtements étaient à la boutique Les Créateurs, où Claudia Portecop me prenait dix pièces par mois. Du jour au lendemain mes créations n'ont plus été prises. 2016 a été une année compliquée financièrement. Quand j'ai vu que je n'avançais pas, j'ai pensé arrêter et je me suis dit que je retournais dans les avions. Mais je ne pouvais pas arrêter car j'aime ça. J'ai réfléchi, il ne fallait pas que je reste sur les acquis comme je l'ai fait, il fallait repartir sur de la production, de la distribution. Depuis 2017, j'ai quelques modèles placés chez Nathalie Julan et en parallèle, je fais des ventes privées.

 

Vous avez décidé de donner une autre tournure à votre marque, comment souhaitez-vous la développer ?

On a des contacts un peu partout. On va commencer par la Guadeloupe, la Martinique et ensuite partir ailleurs. En étant Français, on a tendance à partir à Paris faire ses études sauf qu'on se retrouve à être un grain de riz au fond d'un panier. C'est mon avis, mais en allant dans la Caraïbe, on est plus facilement connu ou reconnaissable qu'en partant en France. Mon idée serait de faire connaître la marque dans la Caraïbe, aux États-Unis puis en France. Stratégiquement c'est plus intéressant. Quand tu arrives de la Caraïbe aux États-Unis, en disant "je suis Française", les portes s'ouvrent. Tu arrives à Paris en disant "je viens de la Guadeloupe", tu n'es rien. D'ailleurs, si j'avais un conseil à donner aux jeunes, ça serait de ne pas foncer à Paris, aussi bien pour les études que pour le développement d'une marque. Après certes, les écoles françaises ont meilleure réputation mais il faut être stratégique.

 

Quelles sont les matières que vous affectionnez...

Depuis le début, je n'ai jamais apprécié le wax. Je ne saurai dire pourquoi. Les tissus ne me parlent pas et pourtant c'est coloré, j'aime les couleurs mais je fais un blocage. Je n'aime pas non plus le coton, le lin, ce sont des matières qui se froissent. C'est pourquoi je me suis orientée vers les matières modernes, qui n'ont pas besoin d'être repassées. Le lycra, la mousseline, la microfibre... Il y a beaucoup de couleur dans mes créations et très peu de noir, j'aime les coupes asymétriques. Et puis, on est en Guadeloupe, dans la Caraïbe, il fait chaud donc ce sont des vêtements légers, des matières qui s'adaptent.

 

Votre vision de la femme caribéenne ?

Je vois une fille avec des formes, un peu speed. D'un point de vue vestimentaire, j'ai essayé de m'adapter de manière à faire plaisir à tout le monde, rondes, minces, jeunes, seniors. Dans mes défilés, on verra un peu de tout, pas parce que je m'égare mais parce que j'ai envie de montrer que l'on peut faire pour tout le monde. C’est ça le but de Kinté.

 

La mode pour vous ?

Je pense que l'on ne crée plus rien et ça, dans le monde entier. Tout a été créé, maintenant on se réapproprie des choses qui datent d'il y a longtemps, qui ont déjà existé. Après, il y a un ou deux créateurs farfelus qui font des choses immettables, ça c'est pour s'amuser pour les défilés mais en matière de vêtements que l'on peut porter, on ne créé plus rien. Pour moi, la mode c'est quelque chose de cyclique, qui revient. Le tout, c'est de trouver des matières intéressantes, de rajouter des touches pour que ça soit plus fun et différent.

 

Quelle est votre inspiration ? 

On m'a souvent demandé qui étaient mes stylistes préférés mais je ne regarde pas pour ne pas être influencée. Même s'en vouloir copier, en ayant vu quelque chose, ça reste dans le cerveau et on ne réalise même pas qu'on fait plus ou moins la même chose. Donc je préfère ne pas regarder. Je reste dans la création.

En novembre, N'Djaména Kinté Caprice a présenté sa dernière collection intitulée Route  du Rhum.
En novembre, N'Djaména Kinté Caprice a présenté sa dernière collection intitulée Route du Rhum.
L'une des créations de la marque Kinté lors du défilé de mode de Nathalie Julan Concept store le 1er décembre.
L'une des créations de la marque Kinté lors du défilé de mode de Nathalie Julan Concept store le 1er décembre.

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