· 

Virginie Lentulus : « Un mannequin a plusieurs casquettes »

Très tôt, Virginie Lentulus s'initie à la danse qu'elle pratiquera pendant quinze ans et au piano. Après son bac, elle quitte la Guadeloupe pour poursuivre ses études et embrasse la carrière de mannequin. Aujourd'hui, la Guadeloupéenne vit entre Paris, Londres et les États-Unis. Elle tient également un blog de voyage sur lesquel elle "dévoile ses adresses autour du globe". 

Comment avez-vous fait vos premiers pas dans le monde de la mode ?

Lucy Réunif m'a repérée en Guadeloupe et m'a proposé de faire mon premier défilé pour Denis Devaed à l'âge de 16 ans. Quelques mois plus tard, les anciens fondateurs d'Elite Paris m'ont m'abordée sur une plage et encouragée à me lancer dans une carrière à Paris mais je n'étais pas encore prête. À cette époque, je souhaitais continuer ma scolarité et devenir danseuse. Trois ans plus tard, j'ai rencontré un agent et signé mon premier contrat en grande agence chez Women à Milan.

 

À quel moment vous êtes-vous dit que vous aviez trouvé votre voie ?

Le mannequinat n'était pas mon rêve. Je dirais que cette voie m'a trouvée et pas l'inverse. Mon premier éditorial pour Elle Magazine en Afrique du Sud a été un moment spécial, où j'ai réalisé que j'étais douée dans ce domaine. 

 

Quelles sont les difficultés auxquelles avez-vous été confrontée au début de votre carrière ?

 

Au début de ma carrière, l'isolement, le racisme, la barrière de la langue et la superficialité de l'industrie ont été très violents à gérer au quotidien. Évoluer dans un monde extra compétitif m'était déjà familier avec la danse mais la solitude m'avait rendu très vulnérable.

Quand on est jugé par rapport à son physique et que sa personnalité et ses compétences intellectuelles n'ont aucune valeur, on perd vite pied. C'est un métier "à risque", sans filet. Comme un sportif de haut niveau, on s’entraîne beaucoup mais on n'est pas sûr de gagner à l'arrivée.

 

Et aujourd'hui ? 

Je dirai que l'instabilité financière est la plus grosse contrainte. On peut gagner 10 000 euros un mois,

2 000 le mois d'après ou avoir de longs retards de paiement. Le statut du mannequin est particulier. On ne peut pas emprunter à la banque, louer parce qu'on n'est pas en CDI, on n'est pas intermittent donc on n'a pas d'aide de l'Etat si on ne travaille pas, on n'a pas droit aux arrêts maladie, on n'a pas de congés payés. Si on part en vacances, on n'a pas de salaire.

Je suis mon propre boss. Beaucoup de mannequins luttent contre la précarité, l'endettement et manquent de suivi psychologique. Je vis de mon métier, je ne me plains pas. Physiquement, on est affaibli d'être en sous-poids pendant des années, donc mentalement, on s'épuise. Quand on n'est pas un mannequin caucasien, on est booké parce qu'on recherche une fille de couleur, pas parce qu'on te veut toi. Aujourd'hui, on booke beaucoup de célébrités ou des enfants stars, des influenceuses ou des modèles 3D à la place des mannequins, cela tue notre job ! Les réseaux sociaux ont tout révolutionné. Le book ne sert plus à rien, seul ton nombre de followers compte. 

 

Vous évoquez le sous-poids, ressent-on une sorte de pression vis-à-vis des agents, des clients ?

C'est évident. Tout le monde le sait mais personne n'en parle vraiment. Paris est le marché qui demande des mensurations les plus petites. Mais depuis l’ampleur des réseaux sociaux, les agences et les clients ont du être plus souples car les mannequins en parlent plus librement sur Instagram, les médias en parlent plus. Aujourd'hui, il y a moins de mannequins anorexiques mais on fait quand même du 34 pour 1,80 m.

L'avez-vous vécu ? 

Oui, bien sûr. Comme tout le monde, filles et garçons. On se dit que plus on est mince, plus on rentre dans la norme, plus on va travailler, plus on est belle. 

 

Concernant la précarité... est-ce dû à un mauvais choix d'agents ou autre, comment expliquez-vous cela ? 

La précarité est due à plusieurs facteurs. Au départ, une grande agence investit sur un mannequin dès la signature

de son contrat, c'est-à-dire qu'elle avance au mannequin les frais de visa de travail (d'une centaine d'euros à

5 000 dollars pour les Etats-Unis), les test photos, le logement dans une Model House (entre 800 et 1 000 euros/mois dans les top markets), les billets d'avion, de l'argent de poche si besoin, c'est un investissement sur du court terme. Si le mannequin ne travaille pas assez pour rembourser ses frais, il s'endette. Sachant que beaucoup de mannequins tentent et peu d'élus en vivent, beaucoup s'endettent rapidement.

Les grosses agences ont des centaines de mannequins à gérer, votre bookeur ne vous connaît pas, le lien est impersonnel. Quand le mannequin travaille bien, c'est "wow"! J'en fais partie. Mais si le mannequin ne travaille pas, manque de maturité et est très influençable, cela peut causer de gros troubles psychologiques comme du stress, l'anorexie, l'anxiété, les crises d'angoisse, le manque de confiance en soi, l'addiction aux drogues, à l'alcool, etc...tu es jeune ! Il ne faut pas juste être belle et grande pour être mannequin, il faut avoir la personnalité qui va avec. C'est un métier du mental avant tout, surprenant n'est-ce pas ! ? 

Quel est votre meilleur souvenir  ?

Je n'associe pas mon meilleur souvenir au prestige d'une marque comme beaucoup de mannequins font. C'est l'expérience humaine et artistique qui me touche, rien d'autre. J'adore voyager. L'Atlas au Maroc, le désert en Afrique du Sud, le pont de Brooklyn à New York, le Grand Palais à Paris, un voilier en bois dans les îles grecques, Rome, les rues de Los Angeles, le pont de San Francisco, etc. ont été mes lieux de travail, des paysages extraordinaires que peu de métiers offrent.

J'ai été très fière de défiler pour le dernier créateur de mode à avoir toujours sa maison de couture, Giorgio Armani, un grand Monsieur. Poser pour Jack Davison dans Vogue Italia était génialissime aussi, un des plus grands photographes de mode du moment. 

 

Le métier de mannequin n’est pas facile, entre les heures à attendre lors des castings, une hygiène de vie saine, comment fait-on pour ne pas céder face à la pression, à la déception de ne pas avoir décrocher un contrat ? 

Pour ne pas céder à la pression et la déception, il faut stimuler son intellect avec une deuxième activité ou étudier, faire du sport et avoir une vie sociale épanouie. C'est un juste équilibre du mental qui permet de bien gérer l'échec ou la réussite. 

 

Ce qui vous plaît le plus dans cette profession ?

Les rencontres humaines et les voyages. J'ai acquis de nouvelles compétences professionnelles en direction artistique, en stylisme, en photographie et en acting. Un mannequin a plusieurs casquettes. Les gens l'oublient trop souvent ! Puis, je me suis fait des amis dans le monde entier qui évoluent dans des milieux que j'aime : l'art, la musique, la vidéo, le cinéma, la cuisine. C'est précieux.

 

Une personnalité qui vous inspire et avec qui vous souhaiteriez collaborer ?

J'aurais voulu faire un show avec Naomi Campbell pour la voir défiler. Sa démarche est unique au monde. J'avais booké un show à ses côtés à Cannes mais les conditions de travail ne m'ont pas plu et j'ai donc refusé. En photographie, j'aurais aimé travailler avec Helmut Newton pour son avant-gardisme et Patrick Demarchelier pour sa sobriété et son élégance.

 

Quel regard portez-vous sur le monde de la mode aujourd’hui, son évolution, la place de la femme

noire ?

Bonne question. Cela dépend dans quel pays vous travaillez. Aux États-Unis, les mannequins noires travaillent bien car le marché est immense, la femme noire est respectée dans la mode. Londres est le plus gros marché pour les mannequins noires en Europe. L'industrie anglaise est plus ouverte d'esprit et valorise la diversité, c'est culturel.

La France est profondément raciste et en retard dans tout. Certes, on fait travailler un peu plus de mannequins noires dans la mode à Paris pour nous faire croire que l'industrie s'ouvre... mais ce n'est que pour des raisons de marketing. Les marques étaient pointées du doigt, leur image commençait à être vraiment has-been. C'est plus "cool" de voir plus de femmes noires dans un défilé, dans un magazine ou dans une pub télé maintenant, mais ce changement de réputation est calculé. Ce n'est que du business. 

 

Que vous a apporté ce métier ?

L’adaptabilité, l'ouverture d'esprit et la ténacité. Je vis une expérience peu ordinaire. Ma vie est beaucoup plus riche que 90 % des autres métiers. En conséquence, mon expérience de vie est X10. J'adore.

 

Il y a beaucoup de candidates et très peu d’élues. Selon vous, qu’est-ce qui fait qu’un mannequin arrive à se construire une carrière à long terme ?

Pour penser une carrière sur du long terme, il faut être en bonne santé physique et mentale sur la durée. Puis, il faut avoir un très bon management. Trouver un bookeur qui a une réelle vision de votre carrière, vous place dans les bonnes agences à l'étranger, vous dit quand changer de marché, de look, vous fait rencontrer les bons photographes, les bons directeurs de casting. C'est un travail d'équipe. Le jour où votre bookeur ne croit plus en vous, votre carrière est terminée. 

 

Quelle est votre dernière collaboration ? Quels sont vos projets ?

Je suis également chanteuse compositrice. En ce moment, j'enregistre mon premier EP (mini album) à Paris qui sortira cette année. À la fin de mon master en e-business, j'ai créé mon blog de voyage www.virginielentulus.com où j'écris des articles de voyage et partage mes photos. Je fais des collaborations avec des hôtels, des restaurants pour écrire du contenu de voyage. J'aide mes amis à développer la stratégie digitale de leur entreprise en cas de renfort. Bref, je suis super active ! 

 

Où vous voyez-vous dans 10 ans ? 

Près de la mer quelque part où il n'y pas de métro, avec ma famille, 2 chiens, un business à moi, mes potes pas trop loin et un studio. Une vie super simple. 

 

Si c’était à refaire ? Let's do it ! 

Propos recueillis par Célia Labry

 

Instagram :@gilone__

Questions bonus :
Si vous étiez 
Un lieu : Cape Town
Un plat : crabe farci
Un vêtement : un bikini
Une matière : du lin

Nanushka (Photo: Hedvig Jenning)
Nanushka (Photo: Hedvig Jenning)
Show Armani Paris Fashion week 2018.
Show Armani Paris Fashion week 2018.
Nielsen show Paris Fashion week 2018.
Nielsen show Paris Fashion week 2018.
Parution L'Express . (Photo :Bruno Werzinski)
Parution L'Express . (Photo :Bruno Werzinski)

Écrire commentaire

Commentaires: 0